Avec plus d'un milliard d'hectares d'organismes génétiquement modifiés (OGM) plantés sur la planète depuis la première culture en 1996, la question des OGM est une préoccupation mondiale.
L'Autriche, qui comme la France s'oppose aux OGM, est pourtant affectée par leur expansion globale. En effet, elle importe 500.000 tonnes de farine de soja principalement génétiquement modifié (GM) par an pour l'affouragement. En outre, même si un client est prêt à payer un surplus pour un produit animal bio certifié, il est très probable qu'à un moment ou un autre, il ait consommé un OGM dû à leur présence quelque part dans la chaîne alimentaire.
Or, malgré les 114.507 hectares de plantations biotech' en Europe en 2011, il n'y a actuellement pas de système adéquat en place pour surveiller les effets des OGM sur la santé des humains et des animaux une fois que la plantation a été approuvée par le marché.
Peu de choses sont connues au sujet du niveau d'exposition aux aliments GM, leurs effets nuisibles éventuels et l'occurrence de n'importe quel effet sanitaire inattendu après le lancement du produit sur le marché. Les accents sont mis pratiquement uniquement sur les tests pre-market. Il est donc indispensable d'assurer la sécurité alimentaire et de surveiller de près et de façon impartiale les impacts possibles sur la santé et l'environnement.
Bien utile donc, le projet GMSAFOOD dont le consortium rassemble des chercheurs autrichiens, australiens, norvégiens, irlandais, turcs et hongrois (GM-safe-food), qui a présenté ses résultats à Vienne lors de sa conférence finale sur la sécurité des OGM et le monitoring post-market du 6 au 8 mars 2012. Le projet, financé par le 7ème PCRD dans la thématique " Alimentation, agriculture et biotechnologie " (Knowledge Based Bio Economy - KBBE), était coordonné par l'université de Médecine de Vienne.
L'événement a permis l'ouverture d'un dialogue collégial entre les membres de l'industrie, les scientifiques, les juristes et les responsables politiques (instances officielles de contrôle alimentaire irlandaises et hongroises notamment) au sujet de la myriade de questions entourant les organismes génétiquement modifiés, leur implémentation et leur régulation.
Le monitoring post-market devrait pouvoir contrôler dans le temps les conséquences nutritionnelles et sanitaires possibles des aliments GM sur une population mixte de consommateurs humains et animaux.
L'objectif principal du Consortium est l'identification d'un panel de biomarqueurs anatomiques, physiologiques, biochimiques, moléculaires, allergéniques et immunologiques pouvant être utilisés pour prédire les effets dangereux des OGM après autorisation du produit.
Dans ce but, le Consortium propose une machine d'apprentissage de type "réseau neural et aggloméré" qui permettrait d'identifier les biomarqueurs pouvant potentiellement détecter des risques imprévus pour la santé et même, de déterminer un biomarqueur fédérateur, unificateur qui offrirait un nouvel aperçu sur les effets à long terme de la consommation d'un nouvel aliment à travers les espèces. De tels biomarqueurs pourraient aussi être utiles pour la prévision des réponses immunitaires des multiples espèces des futurs OGM.
A l'inverse des méta-analyses, cette approche ne se limite pas à la combinaison de résultats d'études très similaires. Elle peut, au contraire, relier avec sens des expériences extrêmement différentes en révélant des facteurs communs sous-jacents. Le monitoring post-market épidémiologique traditionnel est, quant à lui, limité à la surveillance d'impacts préétablis et pré-identifiés sur la santé.
En revanche, le but de cette approche est d'encourager la construction d'une banque de données publique qui permettrait de découvrir des biomarqueurs utiles dans leur potentiel à prédire et révéler des facteurs de santé imprévus. Toutes ces démarches compléteraient significativement les procédures de test pre-market actuels.
(Relevons toutefois que le monitoring post-market prédit les effets des OGM après la mise en place sur le marché. Le danger n'est donc pas à exclure, car si nous étions face à un risque zéro, il n'y aurait pas nécessité d'établir de recherches post-market).
Pour ce faire, le Consortium a testé ces trois dernières années les effets d'OGM spécifiques sur 4 espèces animales (les porcs, les saumons, les rats et les souris) et sur la chaîne alimentaire avec un focus sur les allergies et l'immunologie afin d'établir des biomarqueurs chez les espèces précédemment citées.
L'équipe a cherché, en utilisant un prototype de pois GM inhibiteur de l'alpha amylase (AAI, alpha-amylase inhibator protein) -l'alpha-amylase (AA) pouvant être allergène- à extrapoler à partir de banques de données de biomarqueurs multiples corrélant les effets des OGM durant la gestation, la croissance, la maturation chez divers animaux, leurs effets chez les humains.
A l'origine du projet, on trouve une étude conduite à l'Université de médecine de Vienne réfutant un papier scientifique de Prescott et al. (2005) (paru au Journal of Agricultural and food chemistry). Ce dernier a été à l'origine d'une grande controverse selon laquelle les pois GM utilisés dans le but d'inhiber l'alpha amylase induisaient une réponse allergique chez les souris.
Ceci venait à l'encontre à la théorie de T.J. Higgins consistant à copier un gène de haricot Tendergreen produisant naturellement de l'AAI et permettant donc l'inhibition de l alpha amylase dans les pois, les pois chiches et les " cowpea ". Son but était d'empêcher les bruches d'attaquer les graines des différents pois durant leur stockage, les insectes étant très friands des produits de l'AA et dévastant les récoltes de pays souvent très pauvres.
Après la sortie de l'article de Prescott et al. (2005), la transplantation de gène inhibant l'Alpha amylase est considérée comme allergène et l'institut de recherche australien CSIRO (Commonwealth Scientific and Industrial Research Organisation) cesse immédiatement le développement de pois GM.
Ce papier a alors souvent été cité des deux cotés du débat, de l'un comme un exemple du danger inhérent à la nourriture GM, et de l'autre comme l'efficacité des études pre-market dans l'identification des facteurs de risques potentiels. Les découvertes de l'Université de médecine de Vienne appellent donc à une réévaluation des deux positions.
Dans le but de reproduire leur découverte et d'approfondir l'allergénicité éventuelle des pois AAI, l'équipe autrichienne a utilisé les même protocoles d'alimentation, le même matériel d'OGM et la même race de souris. Cependant, des groupes de contrôle additionnels ont été ajoutés, entre autre le haricot Tendergreen, d'où avait été prélevé le gène AAI.
Les différentes expériences n'ont pas permis de reproduire les résultats de Prescott et al. Que les souris soient nourries avec des pois GM, des pois non GM (qui ne contiennent donc pas d'AAI), des cowpeas et des pois chiches à protéine naturellement AAI (non GM), des haricots Tendergreen non GM ou d'autres haricots non GM tels que les Pinto ou encore du maïs Bt (le maïs Bt étant GM pour exprimer une toxine de Bacillus thuringienis -Bt- lui conférant une résistance à l'une des familles d'insectes majeurs des dommages causés au maïs), elles présentent toutes des réactions allergéniques similaires.
L'allergie ne peut donc pas être mise sur le compte de la nouvelle protéine transgénique. Les protéines AAI exprimées dans les OGM AAI étant différentiellement glycolysées, elles auraient pu être davantage immunogènes et allergéniques que la protéine AAI native. L'hypothèse n'a pas été validée, la différence de glycosylation ne différenciant pas les protéines AAI natives et GM.
En outre, ils découvrirent une interaction entre une protéine appelée lectine de pois et la protéine AAI indiquant que les pois isogoniques peuvent induire une réponse immunitaire des souris provoquée par la lectine, qui doit être prise en considération pour ne pas être confondue avec une réponse immunitaire provoquée par l'AAI.
Des chimères souris-humaine (souris démunies de leur système immunitaire dans lesquelles des cellules immunitaires humaines sont transplantées) allergiques et non allergiques aux légumes ont été nourries par des pois GM, non GM, et des haricots Tendergreen. Aucune différence n'a été trouvée entre les deux types de chimères.
Selon l'équipe, ceci indique que cette approche ne peut être un bon outil de prédiction. Les chercheurs préconisent de la prudence quant à l'utilisation de souris comme modèle de recherche d'allerginicité humaine aux OGM ou autres nouveaux aliments. Davantage d'études doivent être menées afin de comprendre l'origine de ces résultats contradictoires.
L'équipe irlandaise quant à elle, a conduit des expériences sur un large éventail de processus physiologiques à court terme (31 jours) et moyen terme (110 jours) ainsi qu'intergénérationnel chez les cochons en comparant ceux nourris au maïs Bt (MON810) à ceux nourris par la variété isogénique de ce dernier. Les chercheurs ont conclu que nourrir au maïs Bt des cochons de différents âges et sur des périodes prolongées est sécure.
En outre, le développement intra-utérin et les fonctions des organes des progénitures des truies nourries au Bt-maïs ne sont pas détériorés, indiquant ainsi la sécurité des maïs Bt sur le foetus en développement.
Dans une étude séparée faite par cette même équipe, des pois AAI ont - après avoir été réchauffés à 95 degrés pendant 15 minutes pour inactiver leur AAI- été comparés à leur variété isogénique ainsi qu'à une variété commerciale irlandaise. Les résultats préliminaires ne montrent pas de conséquence sur la croissance et le poids des organes.
En revanche, quelques changements sur les paramètres hématologiques ont été remarqués entre les cochons nourris aux pois AAI et ceux nourris aux pois isogéniques. Aucune différence cependant n'a été notée, à ce niveau, entre ceux nourris aux pois AAI et ceux nourris par la variété commerciale. Ces résultats soulignent donc l'importance d'interpréter correctement les données sur les éléments GM puisque des différences sur les paramètres étudiés peuvent être trouvées même entre deux variétés conventionnelles de n'importe quel aliment.
Il est donc important, dans la recherche sur la sécurité des composants GM de mener également des comparaisons avec des variétés conventionnelles d'un même aliment. Les recherches sur la sécurité alimentaire des pois AAI chez les cochons sont en cours.
L'équipe norvégienne a nourri des saumons à l'aide de régime GM et non GM et a observé quelques différences entre les groupes : rien de discriminant cependant. A noter aussi que certaines expériences prévues n'ont pas bien fonctionné et sont à refaire.
Cette équipe a aussi réalisé une expérience unique sur une chaîne alimentaire au sein de laquelle des rats ont été nourris par du maïs GM et par de la viande de porc et de saumon (eux-mêmes nourris de maïs GM) : les rats n'ont pas présenté de réactions négatives significatives après ce régime.
L'équipe hongroise a effectué de son côté de la cartographie d'épitope et évalué différents anticorps. L'objectif ultime est de développer une nouvelle stratégie bioinformatique pour identifier des biomarqueurs prédictifs de tout effet nuisible possible des OGM sur les animaux ou humains. La proposition d'une nouvelle approche du monitoring post-market est effectivement l'une des plus importantes contributions du consortium.
A noter aussi que le Service de coopération scientifique et universitaire de l'Institut français a permis la participation d'un expert français, Yves Bertheau au colloque, lequel a pu présenter la position de la France lors de son exposé et de la table ronde.