La rude concurrence que se font les multinationales de l’agroalimentaire pour asseoir leur domination sur un secteur à forte concurrence les incite à investir de plus en plus dans la recherche et le développement des additifs. Leurs objectifs : rendre la nourriture plus agréable au palais, la conserver le plus longtemps possible tout en maintenant ses qualités et caractéristiques gustatives. Mais certains pays développés, à l’instar de ceux de l’Union européenne, des Etats-Unis ou du Canada, ont mis au point des réglementations assez strictes pour l’utilisation de ces adjuvants on en interdisant certains jugés dangereux pour la santé du consommateur. Il faut dire que des produits laitiers, aux limonades et jus en passant par les chips et autres biscuits secs, la liste de notre alimentation quotidienne bourrée des fameux E est longue. Acidifiants, épaississants, émulsifiants (facilitent la miscibilité des produits), conservateurs (permettant une non altération des produits), édulcorants (donnant le goût sucré mais pas les calories), antioxydants (protégeant les aliments contre une altération extérieure), exhausteurs de goût (renforçant le goût et l'odeur des produits) sont notre lot quotidien.
Alors une question se pose, qu’en est-il de l’Algérie ? Sommesnous protégés contre ces dizaines de produits alimentaires dont les emballages sont truffés de codes illisibles aussi mystérieux pour le consommateur qu’une formule mathématique d’Einstein ? Oui, à en croire le ministère du Commerce. Pour mettre de l’ordre et actualiser la liste des ingrédients chimiques susceptible de figurer dans nos aliments, ce dernier a élaboré récemment un projet de décret fixant les modalités d’utilisation des additifs alimentaires dans les denrées alimentaires destinées à la consommation humaine. Ce nouveau dispositif a été conçu conjointement avec les ministères de la Santé, de l’Industrie et de la PME/ PMI et de l’Agriculture. «L’ancien texte autorisant l’utilisation des additifs dans les denrées alimentaires a démontré certaines limites sur le terrain», atteste Samy Koli, directeur de la qualité au ministère du Commerce. Ainsi, ces ministères ont présenté une liste d’additifs plus détaillée avec des doses bien précises et un supplément qui fixe et définit la nature des adjuvants à incorporer. «Nous avons utilisé tout ce qui est texte réglementaire international, comme le Codex, référence mondiale dans le contrôle des produits qui contiennent les additifs alimentaires», assure M. Koli. Reste à finaliser le tout «pour faire avancer l’adoption du projet du nouveau décret». En attendant, les contrôleurs veillent aux frontières. Le directeur de la qualité souligne que beaucoup de produits alimentaires ont été interdits à l’importation à cause d’un seul additif.
Toutefois il relativise cette guéguerre contre ces ingrédients pour la plupart chimique. «Entre les grands de ce monde, à l’instar des Etats-Unis et d’autres pays qui dominent le commerce mondial, il y a des divergences purement économiques sur les dangers des additifs alimentaires. En fait, il n’y a aucune preuve scientifique qui atteste que tel ou tel produit est nocif. «C’est seulement l’intérêt économique qui prime», observe le directeur de la qualité.
UNE CORRÉLATION ENTRE ADJUVANTS ET MALADIES
Mais de nombreuses études scientifiques ont pu prouver une corrélation entre l’apparition de certains symptômes et l’absorption des aliments contenant certaines de ces textures chimiques classées dans la catégorie rouge. Celles-ci donnent lieu notamment à des symptômes légers tels que maux de tête, vertiges, sensations de brûlures, ou des symptômes plus importants comme des effets mutagènes ou des irritations du tube digestif. Exemple, les sulfites.
Ainsi, ces additifs alimentaires peuvent causer des problèmes chez les individus sensibles, selon l’agence européenne de l’information alimentaire (EUFIC). Dans ce groupe, figurent plusieurs sulfites inorganiques (E 220-228), dont le sulfite de sodium, le bisulfite de potassium et le métabisulfite de potassium qui contiennent du dioxyde de soufre (SO2). Selon EUFIC, ces conservateurs sont employés pour contrôler la croissance microbienne dans des boissons fermentées. On les retrouve notamment dans les produits à base de fruits. Chez les individus sensibles (asthmatiques), les sulfites peuvent déclencher des difficultés à respirer, de l'essoufflement, des râles et de la toux. Autre adjuvant jugé dangereux : l’aspartame E951, un édulcorant très utilisé dans les produits lights (boisson, gâteaux, chewing-gum, etc.). Selon des études scientifiques, les risques qu’encourt l’absorption de ce type de boisson sont nombreux : troubles digestifs, maux de tête, insomnies, prise de poids, douleurs articulaires, trous de mémoire, crises de panique et même infertilité. En plus de sa neurotoxicité, certains scientifiques le soupçonnent aussi d’augmenter le risque du cancer du cerveau.
« N’EST PAS CONSEILLÉ AUX ENFANTS »
Une mention bientôt obligatoire
Selon M. Koli, l’Algérie ales moyens de contrôle à travers les quatre laboratoires qui travaillent sur les additifs avec des méthodes universellement reconnues. «En terme d’additifs, nous n’avons pas de problèmes notables. Maintenant, il y a des additifs biologiques et chimiques et tout le monde sait que tout ce qui est chimique n’est pas bon. Alors depuis 2005, nous avons obligé les producteurs et les importateurs dans le domaine agroalimentaire à apposer, non seulement la composition du produit par ordre décroissant mais aussi à mentionner le nom de chaque additif en lui enjoignant son signe international et son rôle», explique-t-il. En effet, en plus de prévoir la mention «Halal» dans l’étiquetage du produit alimentaire, le prochain décret exécutif fait obligation aux producteurs de mettre sur l’emballage la mention «N’est pas conseillé aux enfants» pour les édulcorants de table, l’expression «déconseillé aux individus allergiques» et/ou présentant une intolérance aux additifs alimentaires.
NOURRITURE ET CANCER : Un lien bien établi
Pour le professeur Smailli, chef de service oncologie au centre anti-cancéreux (CAC) de Blida, les effets des additifs alimentaires restent méconnus pour le consommateur en Algérie. Elle atteste toutefois que certains d’entre eux ne sont pas nocifs à la santé à condition que le dosage prescrit soit rigoureusement respecté par le producteur. D’autres, par contre, sont potentiellement dangereux. «Il est urgent d’agir pour revoir le règlement et mettre de l’ordre dans le domaine de l’utilisation des additifs. Le nombre de cancéreux ne cesse d’augmenter d’année en année et tous les indices indiquent que cette maladie est en train de faire des ravages. Il faut chercher qu’est-ce qui provoque cette maladie qui nécessite une prise en charge lourde et un traitement intensif», explique le professeur qui observe à l’occasion que les emballages de certains produits alimentaires fabriqués localement n’indiquent pas le nom des additifs. Et même si ceux-ci sont notés, il faudrait une loupe pour pouvoir les lire. Que faire alors ? Mme Smaïli préconise d’exploiter les informations sur Internet pour y voir plus clair. «Ce n’est pas par hasard si les pays européens et les Etats-Unis ont interdit l’utilisation de certains additifs. Donc, c’est à partir des études, contrôles et analyses qu’ils sont arrivés à éliminer certains des produits alimentaires», argumente-t-elle dont le service d’oncologie connaît une surcharge par les malades qui viennent des différentes wilayas du pays.
A l’étranger, des études poussées ont mis en exergue la nocivité de certains additifs. Mais de telles conclusions n’ont pas réussi à ébranler les multinationales de l’agroalimentaire. Celles-ci commandent souvent de contre-expertises destinées à rassurer le consommateur. Il faut dire que les enjeux sont colossaux. Pour la seule France, le chiffre d’affaires de l’industrie agroalimentaire avoisine les 128 milliards d’euros. Un chiffre qui donne au lobby de l’agroalimentaire un pouvoir presque sans limites. Ainsi aux Etats- Unis, le comité de la FDA (Food and Drug Administration) chargé d'étudier les demandes d'approbation de nouveaux produits s'est refusé durant 16 ans à autoriser l'usage de l’aspartame dans l'alimentation humaine en raison des études démontrant sa nocivité.
Mais avec l’arrivée de Ronald Reagan au pouvoir, la FDA a levé cette interdiction. Les accointances entre l’administration Reagan et la multinationale qui produisait l’aspartame n’ont pas tardé à être découvertes.
Selon le centre français de recherche contre le cancer, tous les additifs ci-après sont actuellement autorisés en France, mais doivent être indiqués. Toutefois, les scientifiques recommandent aux consommateurs de sélectionner les produits achetés en évitant ceux contenant ces additifs. Pour eux, c’est le consommateur qui conditionne les options des fabricants.
Mokhtar KEDADA