Le Point.fr : La situation de la médecine générale vous préoccupe. Pourquoi ?
Élisabeth Hubert : Parce que, actuellement, rien n'est fait au cours de la formation des étudiants pour les inciter à faire de la médecine libérale et en particulier de la médecine générale. Tout est centré sur les CHU. Or ces hôpitaux de pointe ne sont que le reflet d'une certaine partie de la médecine. La majorité des patients sont soignés en ville et seul un médecin sur cent exercera en CHU.
Les textes prévoient huit semaines de stage auprès de médecins généralistes, mais deux fois sur trois ils ne sont pas effectués. Les doyens des facultés mettent en avant le manque de maîtres de stage. Effectivement, il y en a actuellement 4.500 et il en faudrait le double. Il y a des régions où seuls 5 % des généralistes accueillent des stagiaires et d'autres où il y en a plus de 20 %. Tout est donc question de motivation des doyens et des départements de médecine générale.
Est-ce par manque de formation que les généralistes hésitent à visser leur plaque ?
Oui et c'est pourquoi il faut modifier le contenu des études de médecine. Ça ne veut pas dire qu'il faut retirer la formation en CHU, car c'est aussi en voyant les cas compliqués que les étudiants peuvent comprendre les problèmes simples. Mais l'enseignement doit être plus ouvert. Aujourd'hui, les étudiants se sentent mal formés, ils ont peur de ne pas être compétents. Alors ils multiplient les remplacements, pendant un temps très long, pour améliorer leur formation.
D'autre part, ceux qui s'installent le font souvent dans des grandes villes. Il ne faut pas oublier que les étudiants en médecine sont le plus souvent des urbains et non des ruraux, donc ils vont spontanément s'installer là où ils ont toujours vécu.
Enfin, ils privilégient l'exercice de groupe (à la différence des générations antérieures), dans des maisons ou des pôles de santé, avec des confrères et des paramédicaux. C'est une énorme force, qui permettra d'envisager dans l'avenir un exercice coopératif avec délégation de tâches importantes, comme on le voit dans les pays anglo-saxons.
Côté prescription de médicaments, leur formation est-elle suffisante ?
Aujourd'hui ils sont formés à l'hôpital, là où ils voient prescrire des médicaments "lourds", chers et récemment mis sur le marché (les études cliniques ont lieu dans les hôpitaux). Ce qui ne correspond en rien à leur future pratique. Dès qu'ils exercent la médecine générale, ils se trouvent face à une multitude de visiteurs médicaux qui vont leur délivrer un certain nombre de messages sur des médicaments qu'ils n'ont parfois jamais utilisés à l'hôpital. Des médicaments qui traitent des maladies de ville. Leur formation à la thérapeutique ne leur donne pas les éléments de recul nécessaires pour pouvoir prescrire en totale indépendance. Ils n'ont pas non plus la faculté de mesurer le bénéfice attendu et le risque pour chaque patient.
Anne Jeanblanc